Amazon, PayPal, Airbnb, cartes bancaires, réservations d’hôtel : en quelques heures, une décision prise à Washington a bouleversé le quotidien du magistrat français Nicolas Guillou. Son tort aux yeux de l’administration américaine : avoir participé, à la Cour pénale internationale, à la procédure ayant conduit aux mandats d’arrêt visant le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant.
Le témoignage est celui d’un magistrat devenu, presque du jour au lendemain, un paria numérique et financier. Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale (CPI), préside la Chambre préliminaire I chargée notamment de la situation dans l’État de Palestine. Le 20 août 2025, les États-Unis l’ont placé sous sanctions.
Le Trésor américain a explicitement relié cette décision à son rôle dans l’autorisation des mandats d’arrêt émis par la CPI contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant. La Cour les soupçonne de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité dans le contexte de l’offensive israélienne à Gaza. Israël conteste la compétence de la CPI et rejette ces accusations.
D’un trait de plume, exclu d’une partie du monde numérique
Dans un témoignage publié par de Volkskrant, comme lors de ses interventions publiques en France, le magistrat décrit les conséquences très concrètes de cette décision. Les sanctions américaines ne se limitent ni au gel d’éventuels avoirs aux États-Unis ni à une interdiction d’entrée sur le territoire américain. Elles empêchent surtout les personnes et entreprises américaines, y compris certaines filiales à l’étranger, de lui fournir des services.
« Vos comptes auprès d’entreprises américaines sont fermés : Airbnb, Amazon, PayPal… »
Nicolas Guillou
Une réservation d’hôtel en France effectuée via Expedia a ainsi été annulée. Devant l’Assemblée nationale, Guillou a raconté que la plateforme lui avait demandé de démontrer qu’il n’était pas le Nicolas Guillou placé sous sanctions. Il a également constaté des contrôles supplémentaires sur d’autres plateformes.
Le problème dépasse largement les achats sur Internet. Visa et Mastercard étant américaines et occupant une place centrale dans les paiements européens, les sanctions peuvent priver une personne visée de ses moyens de paiement. Des banques non américaines peuvent elles aussi choisir de bloquer des opérations ou des comptes par crainte de s’exposer au système américain.
« Vous vous retrouvez du jour au lendemain sans carte bancaire. »
Nicolas Guillou
Un magistrat de la CPI sur des listes conçues contre terroristes et narcotrafiquants
Le symbole est saisissant. Guillou rappelle que le dispositif américain de sanctions a notamment été développé pour combattre le terrorisme, les graves violations des droits humains et le trafic international de stupéfiants. Des milliers de personnes et d’entités y figurent, parmi lesquelles des membres d’Al-Qaïda ou de Daech, des groupes mafieux et des responsables de régimes autoritaires. Des magistrats de la Cour pénale internationale se retrouvent désormais soumis au même mécanisme de coercition financière.
Pour le juge français, cette situation dépasse donc très largement son cas personnel. Elle pose une question politique majeure : une puissance étrangère peut-elle rendre matériellement presque impossible la vie d’un magistrat européen parce qu’elle désapprouve une décision judiciaire ?
Gaza en toile de fond
Impossible de détacher ces sanctions du dossier qui les a précédées. Le 21 novembre 2024, la CPI a délivré des mandats d’arrêt contre Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant. Les juges ont estimé qu’il existait des motifs raisonnables de croire qu’ils portaient une responsabilité pénale pour des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité présumés commis dans le contexte de la guerre à Gaza.
Washington, qui n’est pas partie au Statut de Rome, s’est opposé avec virulence à la procédure. Les sanctions visant les magistrats et procureurs de la CPI constituent désormais une pression qui ne s’exerce plus seulement par la diplomatie : elle atteint directement leur vie personnelle, leurs finances et leur accès aux infrastructures numériques.
Pour les victimes palestiniennes qui se tournent vers la justice internationale, l’enjeu est considérable. Affaiblir matériellement ceux qui instruisent ces dossiers revient à mettre sous pression l’institution chargée d’examiner les responsabilités individuelles dans les crimes internationaux les plus graves.
« Ce qui m’est arrivé peut arriver à n’importe quel Européen »
Le cas Guillou agit aussi comme un révélateur de la dépendance européenne. Paiements, hébergement numérique, commerce électronique, logiciels : une grande partie des infrastructures utilisées quotidiennement en Europe dépend d’entreprises soumises au droit américain.
Devant des parlementaires français, le magistrat a averti que le système imaginé pour sanctionner ceux qui violent le droit international pouvait désormais être retourné contre ceux qui sont chargés de le faire respecter. Au-delà de sa situation personnelle, il alerte sur l’effet dissuasif susceptible de peser sur l’indépendance des juges.
« Sans souveraineté – militaire, sanitaire, bancaire et numérique –, on ne peut plus garantir l’État de droit. »
Nicolas Guillou, dans un entretien au Monde en novembre 2025
La France condamne, mais la protection reste incomplète
Paris a officiellement condamné les sanctions américaines. Dans une réponse publiée en juin 2026 à l’Assemblée nationale, le gouvernement français les qualifie d’« inacceptables » et estime qu’elles sont contraires au principe d’indépendance de la justice. La France affirme également être favorable à l’activation du règlement européen de blocage destiné à limiter les effets extraterritoriaux de sanctions étrangères.
Mais près d’un an après le placement de Guillou sous sanctions, son expérience révèle les limites de cette protection. La puissance d’une décision américaine ne s’arrête pas aux frontières des États-Unis : elle se propage à travers les banques, les cartes de paiement, les plateformes et les entreprises qui structurent la vie quotidienne des Européens.
Le dossier dépasse ainsi le seul affrontement entre Washington et la CPI. Derrière Nicolas Guillou se dessine une question beaucoup plus vaste : l’Europe peut-elle réellement garantir l’indépendance de ses magistrats si une puissance étrangère dispose des moyens économiques et numériques de les isoler pour les décisions qu’ils rendent ?
Sources : témoignage de Nicolas Guillou rapporté par de Volkskrant ; audition de Nicolas Guillou à l’Assemblée nationale ; réponses du gouvernement français aux questions parlementaires sur les sanctions américaines ; entretien accordé par Nicolas Guillou au Monde ; documents de la Cour pénale internationale.





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